Textes français
6 avril 2001
Centre d'Etudes Supérieures de la Renaissance
Deuxième Table Ronde sur la Médecine, 6 avril 2001
Stéphane VELUT
Le-corps-humain-dans-lart-pictural-contemporain
Le « corps-humain » dans l’art pictural contemporain
Francis BACON, Lucian FREUD, Gottfried Helnwein, Joël-Peter WITKIN
La deuxième Table Ronde sur la médecine a réuni des historiens de la médecine et de l’art, des médecins, des philologues, des étudiants du CESR et de la Faculté de Médecine autour de la notion du symptôme. ..Qui nous montrent en somme qu’il n’y a, chez l’homme, jamais rien d’impeccable. Il s’agit notamment de Francis BACON, Lucian FREUD, Gottfried HELNWEIN, Joël-Peter WITKIN et du « cas » David NEBREDA. Pour autant que leur intention ne soit pas forcément la subversion, ils ont au moins en commun de nous jeter au regard ce que cache la peau, ce qu’est la chose qui nous fait sous sa surface visible, cette autre chose que le pur produit d’une matrice.
La deuxième Table Ronde sur la médecine a réuni des historiens de la
médecine et de l’art, des médecins, des philologues, des étudiants du CESR et de la Faculté de
Médecine autour de la notion du symptôme.
Dès l’antiquité, le médecin est amené à observer les signes du corps (tà sêmeia) et à
interpréter ceux qui ont une valeur significative pour faire un pronostic correct de l’évolution
de l’état des malades (Hippocrate, Pronostic 25). La sémiologie méthodiste garde l’idée que
seul un concours de signes est signifiant, mais transfère les signes du malade à la maladie.
L’interprétation (significatio) de l’ensemble des signes devient utile au diagnostic (Caelius
Aurelianus, Maladies aiguës I, 1). Le terme grec sumptôma dans un contexte médical apparaît
chez Galien (De la meilleure des sectes, 21), indiquant « ce qui accompagne la maladie »,
désignant des différences de grandeur ou de caractère.
Les interprétations du symptôme, lieu de rencontre entre l’intime, le
médical et le social.

Philippe BAGROS



Le « corps-humain » dans l’art pictural contemporain
Stéphane VELUT
L’évolution du concept scientifique du corps, dont la médecine a fait un « produit »,
s’oppose à l’évolution de la représentation du corps dans l’art contemporain. Il suffit de
se souvenir que le mot de « diabète insipide » était utilisé par les médecins du début du
siècle pour souligner que, chez les malades en souffrant, les urines n’avait aucun goût, à
l’inverse de celles des patients souffrant d’un « diabète sucré ». Il suffit de se souvenir de
cela, ou des phtisiologues qui goûtaient les crachats, pour prendre conscience à quel point
l’homme qui analyse de nos jours le symptôme a, grâce aux techniques, mis une distance
considérable entre le corps de l’autre et lui-même. On ne voit plus, on ne touche plus, on
ne sent plus, on ne goûte plus, on n’entend plus le corps de l’autre. On le fait toucher par
un faisceau ultra-sonique, on le fait regarder par une machine à résonance magnétique, on
le fait goûter par des réactifs chimiques, on le fait sentir par les cultures microbiennes. Le
fait est là : le corps est devenu un produit qui se fabrique (fécondation in vitro), se répare,
se modèle et éventuellement, usé, se jette après en avoir prélevé les pièces encore saines.
Comme tout produit, on ne s’étonne pas que ceux qui en possède un réclament une notice
d’utilisation, un manuel d’entretien, un service après-vente, et même, en option, des
prestations supplémentaires. Ce « corps-produit » a relégué le « symptôme » au rang de
« défaillance technique ». On en oublie la plainte que le symptôme engendre. La
défaillance est un problème à résoudre. Résolu, la plainte disparaîtra. Que la défaillance
ne puisse être corrigée, reste la plainte qui, pour celui qui soigne, devient une entité
impalpable, sur laquelle il a peu de prise, car « trop humaine ». Alors il doit inventer un
concept qui ferait de la plainte une défaillance technique. Il doit « techniciser » ce sur
7
quoi il n’a pas prise, il se rassure ainsi. Il invente le soins palliatif, il rend rationnel ce qui
est philosophique. Il rend technique ce qui est humain, il établit des conduites presque
codifiées face à la « fin de vie », il fait de l’humain une science, il parle de « sciences
humaines ».
C’est dans l’apposition de ces deux mots que l’on décèle en réalité l’opposition
entre le « corps-produit », vu par la loupe scientifique et le « corps-humain », vu par celle
des artistes. Plusieurs oeuvres picturales contemporaines nous renvoient une image
« hyper-humaine » du corps avec la même violence que la science nous envoie de notre
propre corps une image « hyper-produit ».
Il suffit pour s’en convaincre de voir comment nous avons récemment appris que
nous avions (enfin ! ?) décrypté la carte de la totalité de notre génome, carte qui nous est
présentée comme la matrice dont nous serions tous les « produits », voire même les
« similaires produits », la diversité étant simplement éludée. Ce qui nous fait, ce n’est
plus ce que nous sommes, chacun, mais une matrice qu’il va bien falloir un jour ou
l’autre maîtriser.
A l’opposé –il n’est pas possible d’affirmer que c’est en réaction–, plusieurs
artistes contemporains nous rappellent, par leurs oeuvres, ce qui nous fait et qui, montré
frontalement, est beaucoup moins édulcoré que le simple produit de paires de
chromosomes arrangées dans un ordre impeccable. Qui nous montrent en somme qu’il
n’y a, chez l’homme, jamais rien d’impeccable. Il s’agit notamment de Francis BACON,
Lucian FREUD, Gottfried HELNWEIN, Joël-Peter WITKIN et du « cas » David
NEBREDA. Pour autant que leur intention ne soit pas forcément la subversion, ils ont au
moins en commun de nous jeter au regard ce que cache la peau, ce qu’est la chose qui
nous fait sous sa surface visible, cette autre chose que le pur produit d’une matrice.



Lichtkind
silverprint, grattage, 1972
Beautiful Victim I
watercolor on cardboard, 1974, 53 x 73 cm / 20 x 28''





Une intention, explicite ou non, préside au groupement des signes en symptômes.
S’agissant du corps, le mot symptôme est trop volontiers réduit au domaine biomédical et
mis au service de l’idée de guérison. Mais l’exercice médical est une situation : le
médecin est présent dans des situations de demande de sens. Les tentatives de
symbolisation et d’explication de soi-même et du monde, lorsque le corps défaille,
dépassent évidemment ce cadre.
Signes et symptômes n’existent pas au début de la consultation médicale. Ils sont à
naître, car du côté du souffrant il n’y a que des signaux perturbateurs, comme une
douleur, une sensation de vide, ou une fatigue, qu’il n’arrive pas à nommer, c’est à dire à
élaborer en signes possédant du sens dans notre univers humain. Le corps fait peur à ce
moment, la vie est comme en suspens, et on s’interroge. C’est pourquoi la rencontre avec
le médecin est un moment privilégié, sorte de kaïros où beaucoup de signes sont à
naître…ou peuvent être perdus.
Gommer le malaise au plus vite est la première tentation. On veut revenir à l’état
antérieur comme si rien ne s’était passé. Ainsi nous appliquons au corps ce que nous
avons l’habitude de faire avec les choses : tenter de réparer, avec l’aide du médecin.
Celui-ci élabore à partir des signaux perturbateurs des signes qui se groupent en
symptômes, avec une finalité dominante : faire un diagnostic dont découlerait un
traitement correcteur.
Nommer et expliquer relève de l’expérience, mais surtout de la connaissance. Les
médecins d’autrefois réparaient mal, mais ils possédaient la connaissance, contrairement
aux chirurgiens-barbiers qui savaient réparer, sans prétendre avoir une connaissance à
vocation encyclopédique. Cet accès à la nomination et à l’explication du mal est un
besoin majeur, aussi bien pour le patient que pour le médecin. Il existe un temps, pendant
2
et après le premier contact, où le médecin et le mal sont présents à la fois, soit qu’il faille
attendre les effets du remède, soit que la guérison escomptée soit un cheminement
difficile, soit qu’elle soit impossible. Pendant ce temps, l’élaboration de la souffrance en
signes et symptômes, c’est à dire son inclusion dans la connaissance, peut être à elle
seule d’un grand soulagement, pas seulement pour le médecin, mais aussi pour le
souffrant.
Ainsi le mal est nommé maladie. Cependant, en même temps qu’existe la
détérioration matérielle du corps, il se passe autre chose, dont le médecin, du fait de sa
situation physique, tout près du corps souffrant, se trouve être un témoin. Cette situation
dont on le sait coutumier, associée à son savoir en font en outre un initié dont la présence
est à elle seule chargée de sens. Or à ce moment, il existe à côté de l’attente d’une
réparation du corps et d’une nomination qui font la séméiologie médicale, une demande
sociale et une demande concernant quelque chose de brisé dans l’ordre de l’histoire
personnelle. Il y a donc à envisager une séméiologie sociale, et une séméiologie de
l’intime. Ce que les autres font de notre souffrance met en danger notre identité. Il y a
une composante sociale de la souffrance et de l’impotence qui demande à être nommée,
et expliquée, à la fois pour être si possible réparé, et pour ne pas rester innommable. Il
faut pouvoir en parler. Le médecin est un acteur social majeur. Il intervient en donnant le
statut de malade, avec les avantages et les obligations que celui-ci comporte, et il est
témoin du drame social.
Dans l’histoire personnelle, dans l’ordre de l’intime, le moment ou le corps nous
trahit constitue une fracture. Le cours fluide de la vie est interrompu. Les projets ne
peuvent plus s’esquisser dans le corps. On n’en ressent ni l’énergie ni les capacités.
L’avenir devient incertain, laissant apparaître la finitude. Or le maintien de l’identité dans
les changements que provoque le cours de la vie nécessite le sentiment d’une continuité
cohérente. Ainsi on se raconte sans cesse sa propre vie en ne retenant du foisonnement du
réel que ce qui contribue à la construction de l’image de soi., et à la possibilité d’exécuter
ses projets. C’est bien une activité de symbolisation. Se raconter, c’est nommer et
expliquer selon une intention. C’est construire des signes et des symptômes. Des signes
de soi-même issus de l’histoire personnelle interprétée. Des symptômes orientés vers
l’élaboration d’un futur. Or cette séméiologie de l’intime nécessite des témoins. On dit
« que deviens tu ? ». Paul Valéry en formule le corollaire lorsqu’il écrit « Quand tu
parles, tu parles toujours de toi…particulièrement quand tu parles des autres ! ». Au
moment où survient à propos du corps une rupture du fil qui relie le passé au futur à
travers le présent, ce travail de symbolisation se trouve exacerbé. Il faut inclure l’épisode
actuel dans l’histoire personnelle sans perte d’identité ni de sens. Le témoin privilégié qui
écoute ce discours du sujet en train de se demander « qu’est- ce que je deviens ? » c’est le
médecin, qui est , au moment critique, à la fois présent et fortement investi.
Le grand Mal est plus que la perte de la norme médicale, ou sociale, la norme
intime. C’est l’aporie de toute tentative de symbolisation, avec la menace de l’absurde. Il
se rencontre à l’intérieur du corps, dans la matérialité, quand notre peau couvre
l’inhumain, mais aussi dans les contrées inaccessibles de l’esprit ou naît la malignité
humaine fondamentale, dont est témoin le médecin, comme le Bardamu de Céline, le
Bruno Sachs de Martin Winckler, ou le Rieux de Camus. Les signes sont alors recherchés
dans une transcendance divine ou humaine.
La rhétorique du symptôme dans les Consultations de Jean Fernel
(1497-1558)
Jean-Paul PITTION
Nous nous proposons d’étudier la rhétorique du symptôme dans les consultations de Jean
Fernel (1497-1558). Nous nous appuierons sur la préface des Consilia et sur quelques unes de
ces consultations, dans l'édition de l'Universa Medicina de 1574 (Francfort: A. Wechel). Les
textes étudiés permettent de constater la mise en place d’une forme particulière d’écriture et
d’une pratique différente du diagnostic qui accède ainsi à un nouveau statut. Ils témoignent
d’une évolution de la pensée et des pratiques médicales.
Dès l'Antiquité, par l’établissement du diagnostic, la pratique médicale se distingue du
simple art de la cure. Le souci de consigner le diagnostic a donné naissance à des formes
écrites telles que des recueils de cas. Les Consilia de Jean Fernel appartiennent à un genre
déjà pratiqué par Galien. A la Renaissance, ces consultations se développent en marge des
manuels d’anatomie ou de thérapeutique et deviennent un genre autonome. Les consilia
constituent une manière particulière d'écrire la médecine1. Les consilia de Fernel témoignent
d'une étape nouvelle dans le développement de l'art du diagnostic et de l'art de les rédiger.
Les Consilia de Fernel sont un mélange de diverses consultations. Il peut s’agir de
réponses de Fernel à des confrères, notamment pour confirmer ou corriger leurs conclusions,
ou de consultations sur des cas qui lui ont été directement soumis. Elles peuvent aussi être
destinées au patient lui même. On y trouve également des narrationes, c’est-à-dire des récits
d’autopsies.
La préface, écrite par Guillaume Cappel, est adressée à un autre médecin, Julien de Paulmier,
célèbre pour avoir loué les vertus du cidre supérieures à celles du vin. Cette préface est de
forme humaniste ; elle rend hommage aux talents de Jean Fernel, à sa pédagogie, à la richesse
de sa pratique médicale et fournit une brève histoire du recueil des Consilia, dont le style
pourrait décevoir le lecteur du temps. En effet, il ne s’agit pas d’epistolae mais de responsa,
de décisions visant à résoudre un problème d'ordre thérapeutique. C’est la raison pour laquelle
elles peuvent apparaître comme "des brouillons au style rugueux" qui n'ont pas l'érudition et
l'élégance des autres écrits du médecin. De fait contrairement aux traités qu'a produits Fernel,
on ne trouve dans les consilia aucune référence aux autorités, aux anciens – Hippocrate et
Galien –, ou au modernes – Sylvius et Platter. Le Préfacier remarque d'ailleurs à juste titre,
que ces consilia forment comme un théâtre clinique, où le lecteur découvre les experimenta de
Fernel, au sens d’un savoir pratique fait d'observation et de déduction, appliqué à un cas
particulier2. Ce qui apparaît à Guillaume Cappel comme un texte à l’état de brouillon est
constitué d'un ensemble de notes, certaines semble-t-il prises directement au cours d’examens
cliniques ou d'autopsies. Mais l'organisation et la rédaction de chacune d'entre elles
correspond à une procédure réfléchie. Dans ses Consilia, Jean Fernel met en place une
rhétorique de l’argumentation qui fait apparaître un art du diagnostic qui a des règles qui lui
sont propres.
L’exemple choisi pour étudier la rhétorique de l’argumentation est celui du
“ Consilium XIX ”. Cette consultation est une responsa, terme qui appartient au vocabulaire
juridique. L’objet est de produire une sur un cas qui fait problème.
1 En anglais, le mot “ diagnostic ” a renvoie encore à la fois a l'acte et au texte qui le transcrit.
2 “ Haec tantum nunc sanationum velut theatra …p. 286.
4
Le terme tabes employé dès la première ligne du “ Consilium XIX ” désigne la
langueur, la consomption. On le retrouve dans les écrits théoriques de Jean Fernel, au sein
d’un ensemble de chapitres portant sur les affections pulmonaires. La pathologie de Fernel est
héritière de celle de Galien. Comme Galien, Fernel localise le mal dans l'organe , dans ce cas
ci le poumon. Dans la Pathologia, Fernel commence par décrire cet affectus et donne les
signes permettant de distinguer une forme particulière des affections pulmonaires, la phtisie.
Il note que l’autopsie révèle des cavités et des tubercules et insiste sur les symptômes qui
précèdent les crachats. Ils peuvent induire le médecin en erreur mais permettent de distinguer
plusieurs phases dans l’évolution de la maladie. Jean Fernel établit alors une distinction entre
les tabes phtisis et d’autres types de tabes. Les traces noirâtres des crachats vont permettre de
définir la spécificité de cette affection. Fernel s’engage dans un débat théorique hérité de la
tradition, et qui porte sur les causes cachées de l'affection. Il distingue deux types de causes:
L'explication de la maladie se trouverait soit dans la constitution même de l’organe soit dans
un désordre humoral général qui se manifesterait au niveau de l'organe. Fernel ne tranche pas.
Il s'attache plutôt à distinguer entre deux phases de la phtisie. L'essentiel est pour lui de savoir
les reconnaître, afin de traiter la maladie avant qu’elle n’entre dans sa seconde phase.
Au début du “ Consilium XIX ” l'entité de la maladie et les phases de sa description
sont tenues pour dites3. Le cas envisagé est bien un cas de tabes phtysis. Fernel passe en revue
et décrit les symptômes qui l’ont amené à cette conclusion. L'un d'entre eux est le signe
discriminatoire. Il constitue l’argument qui entraîne le jugement clinique4. Les autres signent
interviennent pour confirmer ce jugement. On retrouve cette même mise en forme du
raisonnement clinique dans les autres consultations, avec des développements plus ou moins
élaborés.
Avec Fernel on assiste à la naissance de l’autonomie de la clinique, rendue possible
par cette mise en forme du diagnostic. La consultation rend compte d’une observation
clinique, mais l’efficacité ou l’échec du traitement sont rarement donnés. Les consultations de
Fernel diffèrent du modèle hippocratique, dans la mesure où elles portent sur des cas
particuliers. Elles ne visent pas non plus à démontrer l'habileté du médecin et à contribuer à sa
renommée, comme c'est le cas des “ cures admirables ” de Galien, modèle encore appliqué
par certains médecins de la Renaissance, par exemple Cardan. Quant aux récits d’autopsies,
ils sont traités séparément et deviennent un mode particulier de recherche.
Le style des consultations est épidéictique. La démonstration, établie en vue de la
recherche du jugement, progresse en trois étapes bien distinctes. Le médecin résume ce
que le malade décrit qu'il ressent. Puis Fernel interprète cette historia en termes de signes
cliniques à la lumière de l'observation et de l'auscultation. Il recherche enfin le signe
déterminant et établit sur cette base, le jugement clinique. La maladie parle le langage du
corps, le rôle du médecin est d'en exprimer la rationalité. Astrologue du microcosme,
dans l'observatoire de la consultation, le praticien traduit le langage confus du corps en
une conjonction de signes dont il tire un pronostic. Certes la raison médicale qui traduit
et interprète les signes se construit par la théorie, mais la consultation n'est pas le lieu du
débat théorique. Le pronostic qui découle d'un diagnostic en règle impose des limites à
l'intervention thérapeutique. On constate que souvent les prescriptions de Fernel sont
d'ordre palliatif. Le corps vivant n'est pas un terrain d'investigation théorique. Chez
Fernel on constate que l'autopsie est en voie d'acquérir cette fonction.
3 “ Qui descibitur affectus tabes est, non sola destillatione, sed vitio pulmonum contracta ”, p. 286.
4 “ Cuius rei argumentum est pedis atque crurum tumor mollis, & oedematosus. ”, p. 286.


La douleur, un symptôme équivoque dans un dessin de Dürer
(1471-1528).
Jacqueline VONS
Un auto-portrait de Dürer illustre les questions en jeu au cours de cette Table
Ronde : de quels moyens le malade dispose-t-il pour nommer, montrer, expliquer ce qu’il
ressent comme une perturbation de son organisme, en particulier une sensation de
douleur ? Comment le médecin peut-il donner un sens à ces indications, les élaborer en
un système cohérent de signes lui permettant d’établir un diagnostic d’où découlera son
pronostic ? Cette double problématique s’inscrit nécessairement dans un code
linguistique ou gestuel, à un système de représentations culturelles qu’il est nécessaire de
décoder pour que la communication s’établisse, pour que la connaissance ait lieu.
Un auto-portrait d’Albert Dürer est à cet égard intéressant à observer, puisqu’il
émane d’un malade exprimant un symptôme de douleur, sans que son interprétation sur
le plan médical nous soit connue. Il s’agit d’un petit dessin tracé à la plume ( conservé à
Brême, Kunsthalle) datant selon la plupart des commentateurs de 1512-1513, dans lequel
le peintre se représente nu jusqu’à l’aine, l’index droit pointé sur une tache de couleur
jaune, cerclée de noir, située sur le côté gauche de son abdomen. Le croquis est surmonté
de quelques mots écrits en allemand : Da der gelb Fleck ist und mit dem Finger darauf
dewt da ist mirWeh (« Là où est la tache jaune et où est pointé mon doigt, là est mon
mal »).
Ce qui apparaît à l’oeil de l’observateur, est la redondance des formes de langages
utilisées : code verbal dans l’inscription manuscrite, code gestuel déictique (le doigt
pointé), code linguistique proprement médical (la tache jaune cerclée de noir pouvant
avoir valeur de diagramme). Mais cette multiplicité d’indications révèle en fin de compte
la difficulté de nommer précisément ce dont Dürer se plaint, et l’interprétation du dessin,
dons la pose d’un diagnostic, reste aléatoire, dans la mesure où on ignore si le croquis a
été envoyé ou non à un médecin.
En outre, les références à des codes iconologiques en vigueur au début du XVIe
siècle tendraient à faire intervenir dans l’interprétation des éléments extérieurs à la
médecine : la similitude gestuelle entre cet auto-portrait et le tableau Le Christ à la plaie
est évidente. En adoptant la pose du Christ montrant sa plaie au flanc, Dürer s’inscrirait
dans une tradition iconologique de la souffrance comme signe du sacré, de l’ostentatio
uulneris, hypothèse que ne démentent pas d’autres portraits dans lesquels le peintre a
prêté ses traits à la figure du Christ, tantôt en majesté, tantôt en homme de douleur.
Enfin, le dessin ne permet pas de séparer la surface du corps de l’intérieur, il isole
une partie malade sans toutefois la nommer. On est dès lors tenté d’en proposer une
lecture qui fasse référence à un état spécifique de la connaissance médicale à une époque
déterminée. C’est ainsi que l’endroit douloureux montré par le doigt tendu a été
interprété comme la rate, siège de la mélancolie dans la médecine humorale. Si on
accepte cette interprétation, il faut admettre que le peintre se sépare volontairement de la
tradition iconologique de la représentation de la Mélancolie, sous les traits d’une figure
humaine pensive, au corps incliné, à la joue appuyée sur la main, si souvent présente
dans les dessins, gravures et tableaux de Dürer (entre autres : Auto-portrait, 1495 / Job
dans le Retable Jabach, 1503-0504 / Melancolia I, 1514 / Saint-Jérôme en méditation,
1521), et qu’il choisit de désigner clairement la rate comme origine physiologique de la
mélancolie. L’auto-portrait représenterait moins un symptôme qu’un signe permettant le
6
diagnostic d’un dysfonctionnement interne ou humoral expliquant le morbus
melancholus.
Si les théories humorales ont vécu, il n’en reste pas moins que les interrogations
soulevées par le dessin de Dürer continuent à susciter de nouvelles tentatives
d’éclaircissement. On reconnaît aujourd’hui dans des douleurs abdominales des
symptômes d’intoxications provoquées par la manipulation et à l’inhalation de pigments
de peinture élaborés à partir d’éléments minéraux toxiques, le plomb en particulier. La
mélancolie des artistes et surtout des peintres de la Renaissance pourrait ainsi trouver une
explication par intoxication.
Symptôme de maladie de l’âme ou de maladie du corps, la douleur montrée par
Dürer résiste aux interprétations qui tendraient à la rendre objective et à permettre un
diagnostic strictement médicalisé d’une pathologie.
Bibliographie
KOERNER, J.L., The Moment of Self-Portraiture in German Renaissance Art, Chicago & Londres, 1973.
MOFFIT, J., « Painters born under Saturn : The Physiological Explanation » dans Art History 11, 1988, p.
195-216.
PONAFSKY, E., La vie et l’oeuvre d’Albert Dürer, Paris, 1987.
PIEL, F., Aquarelles et Dessins de Dürer, Paris, 1990.
Les interprétations du symptôme, lieu de rencontre entre l’intime, le médical et le social.
Philippe BAGROS
La rhétorique du symptôme dans les Consultations de Jean Fernel (1497-1558)
Jean-Paul PITTION
La douleur, un symptôme équivoque dans un dessin de Dürer (1471-1528).
Jacqueline VONS
Le « corps-humain » dans l’art pictural contemporain
Stéphane VELUT
Les signes de la mort noire au XVIe siècle
Marie VIALLON-SCHONEVELD
Une image de la syphilis dans la Vénus et Cupidon de Bronzino ?
Maurice BROCK
Comment la médecine a-t-elle créé des symptômes dans le domaine de la sexualité ?
André FOUKS




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